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Viginum : le rempart français contre les ingérences numériques étrangères

Viginum : le rempart français contre les ingérences numériques étrangères

La France a longtemps cru être à l’abri des manipulations informationnelles venues de l’étranger. Pourtant, une succession de crises – des *Macron Leaks* en 2017 aux campagnes de désinformation pendant la pandémie de Covid-19, en passant par l’affaire Samuel Paty – a révélé une vulnérabilité insidieuse : celle d’un débat public infiltré, distordu, voire instrumentalisé par des acteurs étrangers. Face à cette menace grandissante, l’État a créé en 2021 Viginum, un service dédié à la vigilance et à la protection contre les ingérences numériques. Mais comment fonctionne-t-il ? Quelles sont ses missions, ses limites, et pourquoi la France est-elle devenue la première cible en Europe ?

Une prise de conscience tardive, mais nécessaire

L’histoire de Viginum est celle d’un État qui a mis du temps à mesurer l’ampleur du danger. Avant 2017, les ingérences étrangères étaient perçues comme un problème lointain, cantonné aux scrutins internationaux. Les attentats djihadistes occupaient l’essentiel des préoccupations des ministères régaliens, reléguant les manipulations informationnelles au second plan. Pourtant, dès 2014-2016, des signaux faibles émergeaient : des tentatives d’influence lors d’élections à l’étranger, des campagnes de désinformation ciblant des pays européens.

Le véritable électrochoc survient en 2017, avec le piratage de la campagne d’Emmanuel Macron. Plus de 20 000 mails sont divulgués, mêlant vrai et faux dans une opération de déstabilisation attribuée à la Russie. La France réalise alors qu’elle n’est pas épargnée – et qu’elle n’a aucun outil dédié pour y répondre. Les lois adoptées fin 2018 pour encadrer l’action de l’État lors des élections se révèlent insuffisantes face à la réalité des menaces. Les Gilets jaunes deviennent un terrain de jeu pour des acteurs étrangers, comme Russia Today, qui amplifient les divisions. Puis vient la pandémie de Covid-19, où la Chine et d’autres pays mènent des guerres d’influence pour promouvoir leurs narratifs ou discréditer les vaccins occidentaux.

Mais c’est l’affaire Samuel Paty, en 2020, qui cristallise la menace. Ce qui commence comme une campagne de haine en ligne se transforme en une manipulation géopolitique : la Turquie d’Erdogan lance une vaste offensive médiatique contre la France, accusée de "persécuter les musulmans". Les conséquences sont bien réelles : boycott de produits français au Proche-Orient, manifestations devant des ambassades, et même des violences physiques. Pour la première fois, une ingérence numérique débouche sur des actions concrètes, avec un impact économique et diplomatique mesurable.

Viginum : une réponse opérationnelle à une menace multiforme

Face à ces défis, la création de Viginum en juillet 2021 marque un tournant. Ce service, placé sous l’autorité du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), a pour mission de détecter et caractériser les ingérences numériques étrangères visant à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation. Contrairement à ce que certains pourraient craindre, Viginum ne se transforme pas en "ministère de la Vérité" : son action repose sur des critères stricts :

Un cadre juridique et éthique rigoureux

Pour éviter les dérives, Viginum opère dans un cadre légal précis, défini par deux décrets (2021-922 et 2021-1587, refondus en 2026). La collecte de données personnelles, encadrée par la CNIL, est limitée aux informations publiquement accessibles (pas de surveillance des messageries privées). Un comité éthique et scientifique, présidé par Jean-Luc Sauron, conseiller d’État, veille au respect des principes démocratiques.

Cette transparence est cruciale : Viginum doit anticiper les critiques (accusations de censure, de "shadow cabinet") tout en assumant son rôle de protection du débat public. Comme le souligne Gabriel Ferriol, l’un de ses responsables, *"Viginum n’est pas là pour dire ce qui est vrai ou faux, mais pour identifier les méthodes utilisées par les acteurs malveillants"*.

Une approche pluridisciplinaire et collaborative

Avec 65 agents en 2026 et un budget annuel d’environ 12 millions d’euros, Viginum mise sur une expertise hybride :

Le service ne travaille pas en silo : il collabore avec l’Arcom, le Conseil constitutionnel, les médias (France Télévisions, Arte), et même des journalistes d’investigation (comme ceux du *Canard enchaîné*). Des partenariats ont été noués pour sensibiliser le grand public (via la plateforme Lumni) et former les équipes de campagne en vue des élections.

Trois types de menaces : des bots aux narratifs toxiques

Viginum identifie trois grandes catégories de menaces, qui évoluent avec les technologies et les stratégies des acteurs étrangers.

1. Les activités étrangères malveillantes

La Russie reste l’acteur le plus agressif, mais elle n’est pas seule : l’Iran, la Chine, et même des alliés ou compétiteurs (comme l’Azerbaïdjan) ciblent la France. Les méthodes sont variées :

2. Les menaces systémiques

L’écosystème numérique lui-même favorise la désinformation :

3. L’arsenalisation des narratifs

Les acteurs étrangers ne se contentent plus de diffuser de fausses informations : ils instrumentalisent des thèmes légitimes pour semer la discorde. Exemples :

La France, première cible en Europe : pourquoi ?

La France est la cible numéro un des ingérences informationnelles dans l’UE, et ce pour plusieurs raisons :

  1. Son influence diplomatique : membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, puissance nucléaire, et acteur clé en Afrique et au Moyen-Orient, la France dérange.
  2. Son statut de cible symbolique : attaquer la France, c’est affaiblir l’Europe. Des pays comme l’Azerbaïdjan, pourtant "nains géopolitiques", n’hésitent pas à s’en prendre à elle pour marquer des points.

Contrairement aux idées reçues, ces ingérences ne se limitent plus aux périodes électorales. Elles visent désormais tous les champs du débat public : santé, éducation, économie, culture… Et si Viginum identifie ces menaces, il ne les dénonce pas toujours publiquement : révéler un mode opératoire, c’est souvent révéler un pays, ce qui pose des problèmes diplomatiques.

Préparer 2026 et 2027 : une course contre la montre

Avec les élections municipales de mars 2026 et la présidentielle de 2027, Viginum renforce sa vigilance. Un guide pour les équipes de campagne a été publié pour les sensibiliser aux risques :

Mais les défis restent immenses :

Viginum représente une avancée majeure dans la protection du débat public français. En combinant expertise technique, cadre juridique strict et collaboration pluridisciplinaire, ce service comble un vide stratégique. Pourtant, il ne peut agir seul : la lutte contre les ingérences numériques exige une mobilisation collective – État, médias, plateformes, citoyens.

La France a pris conscience du danger, mais la bataille est loin d’être gagnée. Avec l’essor de l’IA générative et la sophistication des stratégies étrangères, la menace ne fera que croître. À nous, citoyens, de rester vigilants : vérifier nos sources, croiser les informations, et refuser de tomber dans le piège des narratifs toxiques. Car dans cette guerre de l’information, la meilleure arme reste l’esprit critique.

Sources :

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