
La Munich Security Conference, rendez-vous annuel des décideurs en matière de sécurité internationale, a une nouvelle fois servi de tribune aux États-Unis pour réaffirmer leur vision des relations transatlantiques. En 2026, c’est Marco Rubio, sénateur républicain de Floride et figure montante du parti, qui a pris la parole. Son discours, salué pour son ton plus conciliant que celui de son prédécesseur JD Vance en 2025, a pourtant révélé une continuité inquiétante avec les positions de l’administration Trump. Entre rhétorique rassurante et pressions voilées, Rubio a tenté de redéfinir les termes de l’alliance occidentale – sans pour autant renoncer aux fondements d’une politique étrangère unilatérale et exigeante envers l’Europe.
Une rhétorique apaisée, mais des thèmes inchangés
Contrairement à JD Vance, dont le discours de 2025 avait choqué par son agressivité et ses accusations directes contre l’Europe, Marco Rubio a adopté une approche plus diplomatique. Il a mis en avant les « racines communes », la « foi chrétienne » et l’héritage culturel partagé entre les États-Unis et l’Europe, insistant sur la nécessité de préserver la « civilisation occidentale ». Pourtant, derrière ces mots rassurants, les thèmes centraux de son intervention restent ceux de l’ère Trump : une critique acerbe des politiques européennes en matière de libre-échange, de migration et de transition écologique, présentées comme des menaces pour la prospérité et la stabilité du bloc occidental.
Rubio a ainsi appelé l’Europe à « prendre ses responsabilités » en matière de défense, une formule qui, sous couvert de coopération, masque une volonté de réduire l’engagement militaire américain sur le continent. Il a également réitéré les critiques contre les institutions internationales, notamment l’ONU, qu’il a qualifiées d’inefficaces et de biaisées, tout en justifiant les interventions militaires américaines au Venezuela et en Iran. Ces positions, bien que formulées avec plus de nuances que celles de Vance, s’inscrivent dans la même logique : celle d’une Amérique qui se perçoit comme le garant ultime de la sécurité occidentale, mais qui refuse de s’encombrer des contraintes du multilatéralisme.
JD Vance en 2025 : un électrochoc pour l’Europe
Pour comprendre la portée du discours de Rubio, il est utile de revenir sur celui de JD Vance, un an plus tôt. En 2025, le sénateur de l’Ohio avait marqué les esprits en accusant l’Europe de « censure » et de « suppression de la dissidence », notamment à travers des lois contre la « désinformation » et l’exclusion des partis populistes. Il avait également lié l’immigration massive à une « menace existentielle » pour le continent, tout en critiquant des décisions politiques comme l’annulation d’élections en Roumanie, présentée comme un exemple de dérive autoritaire.
Ce discours, perçu comme une rupture brutale avec la tradition transatlantique, avait alimenté les craintes d’un désengagement américain et d’un mépris affiché envers les valeurs européennes. Vance avait ainsi ouvertement remis en cause la légitimité des institutions européennes, tout en défendant une vision isolationniste et nationaliste des relations internationales. Son intervention avait été accueillie avec consternation par une grande partie des dirigeants européens, qui y avaient vu une tentative de saper la cohésion du bloc occidental.
Rubio : un ton plus doux, mais une stratégie similaire
À première vue, le discours de Rubio en 2026 semble marquer une rupture avec celui de Vance. Le sénateur de Floride a évité les attaques frontales et a cherché à rassurer ses alliés européens en insistant sur les valeurs communes et la nécessité d’une coopération renforcée. Pourtant, une analyse plus approfondie révèle que les fondements de sa vision restent les mêmes que ceux de Vance – et, plus largement, de l’administration Trump.
1. Une pression constante sur l’Europe
Rubio a repris à son compte l’idée que l’Europe doit « assumer ses responsabilités » en matière de défense, une formule qui, dans le contexte américain, signifie souvent : « Payez plus et dépendez moins de nous. » Cette rhétorique, déjà présente sous Trump, vise à réduire l’engagement militaire américain en Europe tout en maintenant une influence politique et économique sur le continent. Elle s’accompagne d’une critique des politiques européennes, présentées comme inefficaces ou contre-productives, qu’il s’agisse de la transition écologique, de la gestion des migrations ou des règles commerciales.
2. Une méfiance envers le multilatéralisme
Comme Vance, Rubio a exprimé une profonde méfiance envers les institutions internationales, notamment l’ONU, qu’il a accusées de partialité et d’inefficacité. Cette position reflète une vision unilatérale des relations internationales, où les États-Unis se réservent le droit d’agir seuls, sans se soucier des cadres multilatéraux. Les justifications apportées par Rubio pour les interventions militaires américaines au Venezuela et en Iran illustrent cette logique : l’Amérique agit en fonction de ses intérêts, et non en vertu de principes universels.
3. Une vision culturaliste des relations internationales
Rubio a insisté sur les « racines communes » et la « foi chrétienne » comme fondements de l’alliance occidentale, une rhétorique qui rappelle les discours de Vance sur la « civilisation occidentale » menacée. Cette approche culturaliste, qui réduit les relations internationales à une opposition entre « nous » et « eux », est problématique à plusieurs égards. Elle essentialise les identités et ignore la diversité des sociétés européennes, tout en servant de justification à des politiques restrictives en matière d’immigration ou de droits des minorités.
4. Une continuité avec la politique trumpiste
Malgré son ton plus diplomatique, Rubio n’a pas remis en cause les fondements de la politique étrangère de l’administration Trump. Il a maintenu les critiques contre les politiques climatiques européennes, présentées comme une menace pour la prospérité, et a réitéré l’idée que le libre-échange doit être revu pour protéger les intérêts américains. Ces positions, bien que formulées avec plus de nuances, s’inscrivent dans la même logique protectionniste et nationaliste qui a marqué les années Trump.
Pourquoi se méfier du discours de Rubio ?
Le discours de Marco Rubio à Munich en 2026 a été salué pour son ton plus modéré et rassurant, notamment en comparaison avec celui de JD Vance en 2025. Pourtant, cette apparente modération ne doit pas faire illusion : derrière les mots apaisants se cache une stratégie qui reste profondément trumpiste, et qui pourrait s’avérer tout aussi dangereuse pour l’Europe.
1. Une stratégie de division
En insistant sur les « racines communes » et la « civilisation occidentale », Rubio cherche à créer une ligne de fracture entre l’Europe et le reste du monde. Cette rhétorique, qui rappelle les discours de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations », est dangereuse car elle essentialise les identités et ignore la complexité des relations internationales. Elle sert également à justifier des politiques restrictives, qu’il s’agisse de l’immigration, des droits des minorités ou des relations avec les pays du Sud.
2. Une pression accrue sur les politiques européennes
Rubio a clairement indiqué que l’Europe devait revoir ses politiques en matière de libre-échange, de migration et de climat. Ces demandes, formulées sous couvert de coopération, masquent une volonté de soumettre les décisions européennes aux intérêts américains. En exigeant que l’Europe « prenne ses responsabilités » en matière de défense, Rubio cherche également à réduire l’engagement militaire américain sur le continent, tout en maintenant une influence politique et économique.
3. Une remise en cause des institutions internationales
La critique des institutions internationales, notamment l’ONU, est un autre point de continuité avec la politique trumpiste. En sapant la légitimité de ces institutions, Rubio et ses alliés cherchent à affaiblir les cadres multilatéraux qui limitent la liberté d’action des États-Unis. Cette approche, qui privilégie l’unilatéralisme, est dangereuse car elle fragilise les mécanismes de coopération internationale et encourage les comportements égoïstes des grandes puissances.
4. Une rhétorique qui masque des intentions belliqueuses
Enfin, les justifications apportées par Rubio pour les interventions militaires américaines au Venezuela et en Iran doivent alerter. En présentant ces interventions comme nécessaires pour la « sécurité occidentale », Rubio reprend une rhétorique qui a souvent servi à justifier des guerres coûteuses et destructrices. Cette approche, qui privilégie la force militaire à la diplomatie, est non seulement dangereuse pour la stabilité internationale, mais elle risque également d’entraîner l’Europe dans des conflits qui ne servent pas ses intérêts.
Conclusion : une alliance occidentale à repenser
Le discours de Marco Rubio à Munich en 2026 a montré que, malgré un ton plus diplomatique, les États-Unis de l’ère post-Trump restent attachés à une vision unilatérale et exigeante des relations internationales. Si Rubio a évité les provocations de JD Vance, il n’en a pas moins repris les thèmes centraux de la politique trumpiste : pression sur l’Europe, méfiance envers le multilatéralisme, et justification des interventions militaires.
Pour l’Europe, cette situation pose un défi majeur. Elle doit à la fois préserver l’alliance transatlantique, essentielle pour sa sécurité, tout en résistant aux pressions américaines qui visent à soumettre ses politiques aux intérêts de Washington. Cela passe par une affirmation plus forte de sa souveraineté, notamment en matière de défense et de politique industrielle, mais aussi par un renforcement des cadres multilatéraux qui permettent de limiter l’unilatéralisme des grandes puissances.
Dans ce contexte, il est crucial de ne pas se laisser endormir par des discours rassurants, mais de rester vigilant face aux stratégies qui, sous couvert de coopération, cherchent à affaiblir l’autonomie européenne. L’alliance occidentale a besoin de transparence, de respect mutuel et d’un véritable dialogue – pas de rhétorique creuse et de pressions voilées.
Sources :
- [Foreign Policy – Rubio’s Munich Security Conference Speech](https://foreignpolicy.com/2026/02/14/rubio-munich-security-conference-speech/)
- [Euronews – Munich Security Conference: Rubio Calls on Europe to Save the West](https://www.euronews.com/my-europe/2026/02/14/munich-security-conference-rubio-calls-on-europe-to-save-the-west-in-alignment-with-the-us)
- [Wikipedia – JD Vance’s 2025 Speech at the Munich Security Conference](https://en.wikipedia.org/wiki/2025_JD_Vance_speech_at_the_Munich_Security_Conference)
- [Munich Security Conference – Debriefs: Westlessness Reloaded](https://securityconference.org/en/publications/debriefs/westlessness-reloaded)
- [Le Soir – Marco Rubio à la Conférence de Munich : les États-Unis et l’Europe sont faits pour s’entendre](https://www.lesoir.be/728883/article/2026-02-14/marco-rubio-la-conference-de-munich-les-etats-unis-et-leurope-sont-faits-pour)